19/01/2018

Le monde nouveau (pour moi) de l’hyperconnection - une dépendance

 

Je viens de passer une semaine sur Lanzarote, l’île aux 300 volcans. Six jours de randonnée avec une grande diversité dans la flore, les couleurs, les reliefs. J’y ai trouvé des enseignements frappants de géographie humaine, de la manière dont l’humain s’est accommodé de son milieu et y a développé des façons de (sur)vivre. Mais j’aimerais ici dire comment je me suis senti « étranger », dans un groupe sympathique d’une douzaine de personnes. Par exemple en les voyant se précipiter sur leurs ordinateurs portables au retour de chaque activité. « Parce que, tu comprends, je reçois une centaine de mails par jour, il faut que je m’en occupe sans attendre. »  Beaucoup regardent  les paysages pour l’essentiel à travers leur smartphone.

Nous avons la joie d’avoir des petits-enfants. Ceux qui ont entre 10 et 16 ans passent énormément de temps sur leurs écrans et tablettes. Où j’ai été un peu amer l’été dernier, c’est de constater lors d’un voyage au Sud de l’Europe comment ils peuvent rester toute une journée (ensoleillée) dans leur chambre de notre Airbnb, sans intérêt apparent pour les monuments ou les sites naturels de l’endroit. Quand je voyage, en train, en voiture ou en avion, une de mes « passions » est d’être à la fenêtre pour découvrir les régions traversées; des jeunes que je vois semblent ne pas imaginer qu’on puisse regarder par la fenêtre.

Je trouve de grandes satisfactions à marcher, spécialement loin de tout. Pour quelques jours ou même deux ou trois semaines, ma doctrine était « (si) pas de nouvelles, bonnes nouvelles »… (j’envoie - encore - des cartes postales, qui arrivent après moi). Ici, je me promène souvent seul et ai dû réaliser qu’on  pouvait trouver critiquable d’être sans téléphone portable. Un marcheur solitaire que j’ai lu regrettait qu’ « on n’ait plus le droit de se perdre». Du côté positif, on pense bien sûr à ceux qui jusqu’il y a, disons, un quart de siècle, ont perdu la santé, la vie ou le lien avec leurs proches parce qu’ils n’ont pu signaler où ils étaient.

Aujourd’hui : ce qui frappe, c’est l’indispensabilité existentielle qui devient celle du smartphone - avec ses potentialités d’avoir dans la main pratiquement toutes les connaissances  existantes. Récemment, j’observais comment mes compagnons, d’une part, tapaient sur leur appareil dès qu’était mentionnée une question (plante, géographie, histoire), et d’autre part étaient véritablement « perdus » quand ils ne l’avaient pas sur eux. Le problème est bien proche - pour ne pas dire plus - de la dépendance.

Implications pour la suite ? Il ne peut être question d’arrêter l’évolution, mais de réfléchir (un peu quand même) au fait que, dans la vie quotidienne, nous devenons des cyborgs, combinaisons homme-machine (y compris grâce aux merveilles de la médecine : pacemakers, greffes de matériaux artificiels, prothèses).

Une conséquence est que notre appréhension du monde, la connaissance de notre environnement, ne sera plus directe comme elle l’était depuis toujours mais sera de plus en plus médiatisée par des auxiliaires technologiques. Logiquement (?), nos cinq sens seront moins utilisés, perdront de leur utilité (s’atrophieront ?) : à leur place des senseurs multiples vont saisir la réalité extérieure mais aussi notre réalité intérieure - paramètres biologiques - bien mieux que nous. Et ce n’est pas seulement les sens qui perdront de leur importance mais aussi la mémoire puisque google peut sans effort tout nous dire en un clic.

Suis-je complètement dans l’erreur ? Je le souhaiterais.

 

 

15/01/2018

Diversité des formes familiales, avec quelles conséquences ?

40 ans après Louise Brown, premier « bébé-éprouvette »

C’est en 1978 que Edwards and Steptoe permettaient la naissance du premier « bébé-éprouvette », en Angleterre. La Société suisse de psychologie a invité la Prof. Susan Golombok, de l’Université de Cambridge, à parler à Lausanne du thème « Modern families : parents and children in new family forms ».

A la naissance de Louise Brown, le magazine Time avait titré « La naissance la plus attendue en 2000 ans »… Cette réussite médico-technologique avait frappé les esprits, mais on n’imaginait guère  les développements extraordinaires qui s’ensuivraient. De nombreuses questions étaient posées : Qu’allait être le devenir des enfants nés de procréation médicalement assistée (PMA) et de leurs parents? Comment seraient résolus les aspects pratiques et juridiques liées à des notions ainsi bousculées, procréation et filiation?

Au Royaume-Uni, de hautes instances judicaires avaient à l’époque interdit certaines modalités au motif de leurs effets délétères postulés - et on retirait la garde de leurs enfants aux mères lesbiennes qui en avaient eu (dans un partenariat hétérosexuel) ! Partout aujourd’hui, ces questions sont débattues (à ce stade, 6,5 millions d’enfants sont nés par FIV).

Les travaux de l'équipe dela Prof. Golombok portent sur l’évolution des membres des familles « nouvelles »: avec don de sperme ou ovule, avec mère de substitution, familles gays (à deux mères ou deux pères). Leurs résultats ont mis au défi certaines craintes à propos de ces familles et du développement des enfants. "Les familles PMA vont bien, l'important pour le bien-être des enfants est la qualité des relations intra-familiales,  indépendamment du genre des parent.s» Les enfants peuvent prospérer – ou non – aussi bien dans ces familles différentes que dans les traditionnelles. Plus de 90% des enfants vivant dans des familles à parents gays développent une orientation hétérosexuelle.

Une question majeure est celui du secret (quant au fait qu’il y a eu PMA, don de gamète ou grossesse pour autrui). Les études confirment que les enfants qui ont été informés le vivent mieux que ceux maintenus dans l’ignorance. Est  confirmé aussi que, très généralement, les enfants sentent qu’on leur cache quelque chose. Au reste, il ne s’agit pas de nier la difficulté pour des parents PMA d’en parler à leur progéniture ; mais souvent les parents qui n’ont rien dit à leur enfant en avaient parlé à d’autres autour d’eux !!

Développement aux USA : le Donor Sibling Registry, un site où les enfants nés par PMA avec don de sperme ou d'ovule peuvent rechercher leurs demi-frères et sœurs (le maximum ainsi trouvé est de 55, mais des articles de la presse grand-public ont parfois évoqué des chiffres plus élevés!). Ce registre a plus de 55'000 membres. Intéressant de savoir que ces enfants (devenus ados ou adultes) ont plus envie de prendre contact avec leurs « demi-frères ou soeurs » qu’avec le donneur de gamète.

Une dernière dimension, sociétale : il arrive que des enfants de familles différentes soient l’objet de questions désagréables et moqueries, à l’école par exemple : alors que des mots racistes seraient immédiatement sanctionnés par les maîtres, ces derniers sont moins fermes, voire hésitants, s’il s’agit de remarques sur les circonstances familiales. Partout, on peut encore progresser.

 

 

10/01/2018

Un Prix Nobel mérité !

Non… je ne vais pas parler du Prix Nobel 2017 de chimie (mérité aussi, bien sûr) du biophysicien de Morges Jacques Dubochet. Mais de celui de littérature, attribué au Britannique d’ascendance japonaise Kazuo Ishiguro. N'ayant jamais entendu parler de lui, j'ai voulu le lire, commençant par son ouvrage Les vestiges du jour).

Je me suis régalé. Histoire du majordome, ordonnateur de la vie d’une grande « Maison » noble anglaise, le Darlington Hall, dans l’Entre-deux guerres. Illustration extraordinaire de cette fonction décrite comme un véritable sacerdoce. Avec la fierté et le flegme voire la raideur que cela inclut.  Pudeur des sentiments que l’on garde hermétiquement pour soi, vis-à-vis des maîtres comme des subordonnés.

Avec aussi la conscience aiguë du fait indiscuté qu’on n’est pas dans la même classe que les maîtres, que, aussi excellent qu’on soit, on est un « domestique » - qui ne saurait exprimer une opinion (ni même avoir une opinion) sur les choses qui, au-dessus de soi, retiennent l’attention du seigneur.

La forme est celle d’un récit de la vie à la propriété de Lord Darlington, par Mr Stevens. Il est un majordome et fils de majordome qui entre autres, par respect inconditionnel des règles, sera amené à infliger à son père l’indignité suprême de se voir écarter du service - alors que ce dernier, âgé, fatigué, se rend fautif de quelques inexactitudes. Plus tard, en 1959, alors que la propriété vient d’être achetée par un Américain, Stevens raconte les évènements importants qu’il a (entre-)vus se dérouler au château dans les années 1920-1930. Notamment à propos d’efforts de nobles et politiques anglais en vue d‘établir des liens « constructifs » avec l’Allemagne, blessée par les clauses du traité de Versailles. Efforts qui échouent et jetteront l’opprobre sur ceux qui les ont tentés.

S’entremêle à ces péripéties l’histoire de la relation professionnelle et humaine de Stevens avec la gouvernante qui lui est directement subordonnée. Où il transparait qu’une affection, plus ou moins rêvée par les deux protagonistes, aurait pu se développer ; mais les limites strictes de ce que qu’on peut dire/faire - ou ne pas dire/faire - ont laissé stériles ces potentialités.

The Remains of the Day met en scène un monde, une société, une culture ou sous-culture (ou plutôt, penseraient ses membres, une sur-culture !), qui pour l’essentiel a disparu. Days gone for ever… Tempi passati… Mais c’est passionnant.

A me lire, pensera-t-on que cette histoire de rigueur professionnelle corsetée pourrait être ennuyeuse ? Je ne peux m’engager pour d’autres mais j’ai trouvé fascinant d’un bout à l’autre. Plein à ras bord, à la britannique, d’humour, de « understatements », de sous-entendus distingués. Cela étant, je réalise que mon appréciation n'a pas la retenue des héros du livre : mon propos montre un enthousiasme petit-bourgeois (!?). Pour être au niveau du narrateur, il eût été impératif que je boude mon plaisir, ne le laissant apparaitre que par notes très discrètes, sans avoir l’air d’y toucher. Well… je n’ai jamais été de leur milieu, mais j’ai trouvé un intense plaisir à le côtoyer.