24 Heures

05.03.2010

Apprentis sans papiers -Pragmatisme éclairé, s.v.p.

 

A nouveau, on assiste aux empoignades entre légalisme et pragmatisme, entre intégrisme juridique et humanisme. D’abord, les deux positions sont respectables quand elles ne deviennent pas caricaturales. Nous vivons dans un Etat de droit, oui, mais on souhaite aussi pouvoir dire que les Vaudois font preuve de sagesse. Le Chancelier de l’Etat de Vaud, homme estimé, évoque (24 Heures du 24 février), comme on le fait de routine dans ces cas, Antigone et Créon. Mais ce qu’il faut alors toujours souligner, c’est que le débat, le dilemme, n’est jamais clos. Qu’il y a une place pour « nécessité fait loi », qu’il doit y avoir, parfois, une place pour la désobéissance civile. Ici : les jeunes sans papiers vont au gymnase, leurs contemporains (probablement encore moins favorisés par la vie) ne peuvent pas devenir apprentis. Au palmarès des choses discutables pour ne pas dire inacceptables, celle-là mérite une médaille d’or.

 

A l’époque député au Grand Conseil, je me suis engagé avec d’autres dans les débats autour des 523, avec l’objectif de nous montrer justes, éthiquement et pratiquement. Beaucoup se souviennent des multiples interventions de représentants du Gouvernement selon quoi jamais au grand jamais ces personnes (qui souvent vivaient en Suisse depuis sept ou dix ans) ne resteraient, qu’elles partiraient de gré ou de force. Quand on a obtenu de donner du temps au temps, la grande majorité est restée - y compris, sans exception, les quelque 150 femmes kosovares isolées dont la situation suscitait particulièrement la compréhension.  

 

Aujourd’hui, ambiance préélectorale oblige, les milieux xénophobes s’en donnent à cœur joie. Réconfortant de voir que d’autres manifestent humanité et - surtout - bon sens.

 

24.09.2009

Formidable « Forteresse »

 

Hier soir à Morges, deux salles pleines (la salle du cinéma Odéon initialement prévue a dû être assortie d’une seconde) pour voir « La Forteresse », le film de Fernand Melgar qui  a reçu un Léopard d’or au Festival de Locarno. A l’invitation de la plateforme œcuménique et avec le soutien de la Municipalité.

 

On sait que ce film décrit la vie au sein du centre d’enregistrement de requérants d’asile de Vallorbe, durant l’hiver 2007-2008. On est mis dans la peau de tous les acteurs : requérants eux-mêmes, auditeurs qui les entendent et apprécient leurs témoignages, personnel de sécurité et administratif, aumôniers… Fernand Melgar était présent et a participé au débat qui a suivi la projection, avec d’autres directement concernés (un homme togolais qui a passé par Vallorbe, une aumônière, un ancien collaborateur).

 

Remarquable documentaire où on a voulu rester neutre, filmant la vie telle qu’elle est, sans charger qui que ce soit. Pitoyables situations des naufragés arrivant sur nos « rivages ». Mandat tellement difficile des auditeurs qui doivent écouter chacun et établir un rapport, au plus près de leurs connaissances du domaine et de leur conscience. J’ai été médecin cantonal et mon travail était souvent compliqué, portant sur des situations délicates. J’avoue que je préfère avoir eu les responsabilités qui m’ont incombé que celles de nos concitoyens qui doivent juger les requérants d’asile…

 

Parce que la vérité - ou la solution des problèmes - n’est jamais sur un bord extrême. Ne serait-il pas intéressant que « La Forteresse » soit présentée lors de réunions de milieux nationalistes qui allèguent (trop) facilement que les abuseurs fourmillent parmi nous ? Qu’il y ait des abus, personne n’en disconvient. Nous vivons dans un  monde imparfait ; c’est la vie, à tous il nous arrive une fois ou l’autre, tant soit peu, de chercher à profiter de quelque chose. L’essentiel, le fondamental, est d’éviter des injustices voire de terribles injustices. Devant les histoires personnelles et familiales de la « La Forteresse » (qui, une fois encore, est un documentaire, pas une œuvre de fiction ou militante), on reste songeur - et c’est un euphémisme - en pensant que la plupart  de ceux qui les ont vécues vont néanmoins être renvoyés à leur sort, ailleurs (« Vous avez vingt-quatre  heures pour quitter le territoire »).

 

24.07.2009

Darwin n'a pas voulu le "darwinisme social"

Nombreuses sont les manifestations à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Charles Darwin. J’ai lu « Darwin et le bouleversement du monde » (1), du scientifique français Jean-Claude Ameisen. Il brosse un tableau de l’histoire des idées sur l’évolution du vivant et la place de l’homme dans la création, jusqu’aux développements actuels dont il est lui-même un acteur.

 

D’un point de vue d’éthique sociale, Ameisen évoque la figure de Francis Galton, cousin de Darwin qui a présenté et nommé la notion d’eugénisme, écrivant des choses comme « limiter la fécondité de ceux qui ont socialement échoué ». Sur la base de quoi on a plus tard parlé de « darwinisme social ». On sait comment cette notion a été utilisée de manière défavorable à la solidarité sociale (et c’est un euphémisme !). Ameisen : « Il y a, dans la démarche du darwinisme social, une proclamation de fidélité à Darwin qui constitue une trahison. Darwin s’était inspiré de la sélection artificielle des éleveurs pour découvrir la sélection naturelle, aveugle et spontanée. Dans une forme de retournement que Darwin avait évoquée mais pour la condamner et la refuser, Galton part du frein qu’exerce la société sur la sélection naturelle pour proposer l’instauration d’une sélection intentionnelle par une nouvelle catégories d’éleveurs, ceux de l’espèce humaine à venir » La plupart des grands scientifiques du début du XXe siècle  soutiendront le « darwinisme social » et il faudra les combats de politiques et de juristes, entre autres, pour s’y opposer (la crise de 1929, où beaucoup de gens qui avaient « socialement réussi » basculeront dans la misère, jouera aussi un rôle).

 

Dans la même veine sociale : « Aucune fin ne justifie la souffrance et l’abandon. Aucun avenir radieux ne justifie un enfer présent » (Ameisen). De Darwin lui-même « Si la misère de nos pauvres est causée non  par les lois de la nature mais par nos institutions, grand est notre péché ».

 

Enfin, cette citation  par Ameisen du physicien R. Feynman m'a frappé : « Ce qui n’est pas entouré d’incertitude ne peut être la vérité ». Fondamental. Comme les choses seraient plus sereines dans le monde si chacun –  notamment les leaders politiques et religieux - s’en imprégnaient ; on a le droit d’avoir des convictions fortes mais la collaboration et l’élaboration de solutions communes seraient tellement plus aisées si nous gardions à l’esprit ce constant halo d’incertitude qui devrait nous protéger de toute arrogance.

 

 

27.06.2009

Le foot comme outil d’intégration !

 

C’est en 2001 que le responsable de la section Juniors de l’ACVF (Association cantonale vaudoise de football), l’enseignant Georges Guinand, a lancé « Graines de foot », dont les finales le 20 juin, sur les terrains de Bois-Gentil, étaient donc à leur 9e édition. Organisé sous forme d’éliminatoires régionales en divers points du canton deux semaines auparavant, ce tournoi donne l’occasion à des milliers d’enfants (juniors D, E et F) de se mesurer, tous porteurs de T-shirts de différentes couleurs mais au même motif (créé par Raymond Burki). Grâce à plusieurs sponsors, est assuré un budget impressionnant. Des partenariats ont aussi été établis avec des organisations qui se préoccupent de questions touchant les jeunes : ainsi le CIPRET (Centre d’information pour la prévention du tabagisme) et la section vaudoise de la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme). Assister à ce rassemblement d’enfants, d’entraîneurs, de parents et amis, est à chaque fois un vrai plaisir.

 

Cette année a été remise pour la première fois la Coupe LICRA, destinée à un club (qui n’a pas besoin d’être finaliste du tournoi) qui s’est montré particulièrement bon dans ses efforts d’intégration de jeunes joueurs de multiples origines, langues, etc. C’est à l’ES Malley, emmenée par Jean-Daniel Rochat, que cette coupe a été accordée. Bravo. 

 

A noter qu’une facette particulière de « Graines de foot » est développée qui s’adresse à de jeunes joueurs handicapés. Le président de la LICRA-VD que je suis y est particulièrement sensible à son titre d’ancien médecin cantonal dans la mesure où, on le sait bien, les handicapés aussi peuvent souffrir de discrimination, d’une sorte de « racisme ».D’ores et déjà, bon vent à la 10e édition de « Graines de foot » en 2010.

 

24.05.2009

L’autorité morale, notion en désuétude?

 

 

 

« En période de crise, les bien-pensants moralisants reprennent le pouvoir. Détenteurs de la juste connaissance du bien et du mno sermonnent à longueur de journée (1). Le journaliste qui l’écrit déplore que nous baignions dans le moralement acceptable et préfère « se laisser aller à faire la fête, de temps à autre, sans limites, même si on pollue… » Pour ma part, j’ai l’impression au contraire que l’on entend trop ceux pour qui « anything goes » (tout est permis) ; loin de contribuer à une société équilibrée, cela tend à aggraver une perte des repères qui à l’évidence pose problème. Qu’on pense aux désorientations d’une partie de la jeunesse, avec ces derniers mois des manifestations gravissimes de violence, ici et ailleurs.

Le problème est que, dans un monde où le virtuel est de plus en plus entremêlé avec le réel, où la vie des « people » semble avoir vocation de modèle pour celle des autres, il y a un flou délétère brouillant la limite entre ce qu’on a le droit de dire ou de faire dans son

boudoir et ce qu’on peut - ou ne peut pas – dire ou faire ès fonction ou ès qualité. 

 

Je suis un homme du passé sans doute mais suis frappé de voir avec quelle facilité des personnalités (de la politique, de l’économie, des avocats, des artistes), dans des échanges médiatiques, épicent leur propos de remarques à la limite de la grossièreté - voire salaces -, sexistes, xénophobes. L’époque est marquée par un laxisme éthique multiforme et multi-secteurs, on ne rencontre pas chaque jour des « gens importants » qui impressionnent par leur tenue morale ; or, à mon sens, leur statut implique des devoirs (et, pour les professions libérale, une déontologie), parce que les  positions qu’ils  prennent ont un poids particulier aux yeux de ceux qui les entendent. 

 

Appréciation de l’historien politologue Olivier Meuwly : « Le concept d’élites est délicat à manier (…) Les choses ont commencé à se compliquer dès le dernier tiers du XXe siècle (…) Les élites se sont renouvelées, sous l’impulsion des médias. Inconvénient non négligeable : la responsabilité morale qu’elles assumaient plus ou moins bien s’est diluée (…) Tandis qu’est justement attendue d’elles une attitude de responsabilité, certains de leurs représentants donnent plutôt l’impression de donner raison au laisser-aller » (3).

 

Dostoïevski parle de l’élite comme de ceux « sans lesquels ne saurait vivre ni tenir aucune société et aucune nation, même dans la plus large égalité des droits » (au reste, je crois que nous avons tous, de manières diverses selon les circonstances de nos existences, un mandat d’exemplarité). Aujourd’hui ceux dont on attendrait une autorité/fermeté morale semblent souvent être aux abonnés absents. Pourtant, nous avons besoin de tels leaders qui, notamment, osent affirmer que trop c’est trop -  et qui assument les critiques de ceux pour qui toutes les licences sont permises. Il faut le redire : la liberté ne vaut que par les limites qu’on lui met.

 

 

1. Derder F. La crise, la morale et les punks. 24 Heures (Lausanne), p. 20, 16 mars 2009.

 

3. Meuwly O. La remise en cause des élites. Le Temps (Genève), p.12, 9 mars 2009.

 

 

14.05.2009

Enseigner l’éthique - Un nouveau rôle pour Monsieur Blocher ?

 

 

 

En rapport avec mon blog du 12 mai sur les doctorales leçons qu’entend donner un journaliste à propos d’éthique :

 

Les gens hyper-compétents ne sont pas légion. Peut-être faut-il se féliciter de ce que des personnalités mises « en réserve de la République » se mettent néanmoins à disposition pour d’autres emplois de haut niveau ? Ainsi, la presse des 10 et 11 mai, des deux côtés de la Sarine, signale que Christoph Blocher envisage de poser sa candidature pour la repourvue d’une chaire d’éthique économique à l’Université de St-Gall.

 

Je suis très attaché au fait que chacun ait l’entière liberté de se déterminer sur ses propres valeurs morales et éthiques. Bien sûr. Cela étant, pour un enseignement académique,  peut-être devrait-on attendre de l’enseignant une vraie crédibilité sur les thèmes à traiter. M. Blocher a une telle crédibilité en matière d’économie ; s’agissant d’éthique toutefois, peut-on poser la question de savoir si celui qui a été durant plus de vingt ans le chef incontesté et l’animateur principal d’un secteur de l’opinion qui n’a jamais caché sa xénophobie, et a occasionnellement dérapé dans le racisme, est « the right man in the right place ».

 

Dans la foulée, il ne serait pas inintéressant de savoir combien de personnes reconnues pour leurs contributions à l’éthique siègent dans les conseils d’administration des entreprises de notre ancien Conseiller fédéral.

12.05.2009

Le besoin est grand de commissions d’éthique

 

 Pour changer, Beat Kappeler pontifie. Grand donneur de leçons, il informe la collectivité dans un article récent que les commissions d’éthique sont sans utilité. Pas étonnant chez un observateur à la vision fort « tunnelisée » sur l’économique, grand amateur de dérégulation jusqu’à ce que les mois récents l’incitent à mettre un peu d’eau dans son vin – et encore. Depuis début avril, je me trouve être président a.i. de la Commission nationale d’éthique pour la médecine humaine (CNE), dont M .Kappeler juge qu’on aurait tout intérêt à se passer ; je suis donc subjectif mais a-t-on le droit de demander si lui ne l’est pas aussi ?

 

Une commission nationale d’éthique est formée de personnalités d’expérience de diverses disciplines, qu’on doit pouvoir considérer comme des « sages » ; je vois d’ici certains s’esclaffer devant ma suffisance… j’assume cette prétention. Instituée par une loi fédérale de 1998, la CNE « suit les développements scientifiques et leurs applications dans les domaines de la santé et de la maladie. Elle prend position d’un point de vue éthique sur les questions sociales, scientifiques et juridiques qui s’y rapportent ». Mission dénuée de sens ? Comment nier que les avancées de la biomédecine interpellent des valeurs éthiques fondamentales ? S’en remettre à cet égard aux sages dans les troupes de M. Kappeler ?                        

 

Ses membres sont désignés ad personam par le Conseil fédéral et travaillent en toute indépendance, condition fondamentale dans tous les Comités de ce type dans le monde. En passant, on notera que si la Suisse supprimait sa Commission d’éthique, elle donnerait une nouvelle preuve de l’unique spécificité de son « Sonderfall » - tous les pays comparables au nôtre ont une telle instance nationale et la soutiennent bien mieux que nous ne le faisons, mais peut-être se trompent-ils tous ? 

 

En général, la question mérite d’être posée de savoir comment on peut conclure, aujourd’hui précisément, qu’il est inutile et dispendieux d’établir des Conseils/commissions de haut niveau se préoccupant d’éthique au plan de la collectivité (à côté de tant d’autres exclusivement consacrés aux choses sérieuses selon M. Kappeler, à savoir au business) ? N’est-il pas judicieux, nécessaire, d’avoir, à côté de la main invisible du marché et des âpretés au gain des capitaines d’industrie, des instances adéquatement mandatées dans ce sens, par les pouvoirs publics. Représentant un (potentiellement salutaire quoique modeste) contrepoids aux options respectables mais basées sur des critères trop simples, auto-centrés, de ceux qui se veulent entrepreneurs - et  pour qui ce titre ferait d’eux les seuls piliers crédibles de notre vie en commun ?

 

Des instances qui jettent sur les enjeux d’aujourd’hui et de demain un regard qui ne soit pas opportuniste ni intéressé (financièrement), non contaminé par les conflits d’intérêt qui ont été une plaie de notre société dans le passé récent. Qui soient à distance du « Filz » (des enchevêtrements de liaisons et de renvois d’ascenseur, dans l’économie et la politique, ici et ailleurs). Vraiment aucun besoin ? Poser la question, c’est y répondre.

 

 

 

06.03.2009

Neurosciences et responsabilité personnelle

 

 

 Le libre arbitre est une des grandes questions philosophiques. Les connaissances nouvelles des neurosciences amènent derechef à se demander dans quelle mesure nous agissons de manière vraiment autonome ou sommes déterminés par des données - d’origine externe ou interne - sur lesquelles nous n’avons pas barre. Doctrine et pratique judiciaires pourraient être bouleversées si la notion de responsabilité pénale du sujet agissant librement était mise en cause. Un ouvrage issu d’une réunion de juristes et spécialistes des neurosciences patronnée par l’Association américaine pour l’avancement de la science (AAAS) est une référence utile. 

 

D’abord, une remarque de Greely sur la question de savoir ce qu’est, fondamentalement, je/moi : « Il se peut que je sois mon esprit, que je sois mon cerveau bien plus que je ne suis mes gènes. Mes gènes ne sont pas moi. Mais mon esprit, mon cerveau, c’est peut-être moi. Cela étant, si beaucoup pensent que leur esprit est l’essence de qui ils sont, il pourrait y avoir moins de résistance à évaluer les gens à l’aide de données neuroscientifiques qu’il n’y en a à les évaluer par des données génétiques ». Question liée à la problématique classique nature-culture (nature-nurture). A noter aussi l’éventualité, selon Ramachandran, « que notre esprit conscient ne soit pas complètement libre de dire ‘Je veux’ mais le soit de dire ‘Je ne veux pas’ ». Le libre arbitre pourrait ainsi être un pouvoir de veto… ?

 

Sur la signification des données récentes des neurosciences (Gazzaniga et Steven) : « A notre avis, les neurosciences ne peuvent offrir que fort peu à la compréhension de la responsabilité, aucun pixel sur un scan du cerveau ne pourra jamais démontrer la culpabilité ou la non-culpabilité (…) L’idée de responsabilité est une construction sociale et existe dans les règles de la société, elle n’est pas dans la structure neuronale du cerveau ». Il ne faut pas à leur avis s’attendre à une affaiblissement de la notion de responsabilité pénale : " Il importe de réaliser que, finalement, même si la causalité/origine d’un acte (criminel ou autre) peut s’expliquer en termes de fonctionnement du cerveau, cela ne signifie pas que la personne devrait être innocentée. L’évidence scientifique suggère que notre cerveau dirige nos actions mais pas notre personnalité. Alors que le cerveau peut être vu comme un instrument plus ou moins automatique, comme une montre, en tant que personnes nous sommes habituellement libres de choisir notre propre destinée ".

 

Une autre idée est que le cadre sociétal sera en mesure de tenir compte des connaissances nouvelles sans abandonner ses principes ni perdre sa pertinence (qu’il se montrera résilient, en quelque sorte) : «Les développements des neurosciences pourraient bien avoir un impact substantiel sur la manière dont la loi voit les gens et leurs comportements, mais le système légal devrait être capable d’assimiler et d’utiliser une science, même révolutionnaire, sans bouleverser sa structure fondamentale » (Garland).

 

 Verrons-nous néanmoins un flou croissant, voire une confusion, quant aux appréciations que la société doit faire des actions de ses membres et à la responsabilité personnelle y relative à la faveur de données des neurosciences ?  Comme on le voit à propos de génétique : la presse, scientifique comme grand-public, fait état souvent déjà de traits particuliers, de conduites hors norme, qui pourraient être liés au bagage héréditaire ? Je ne serais pas surpris que ces interrogations se multiplient.

 

 

Jean Martin, membre de la Commission nationale d’éthique

 

 

03.02.2009

L’éthique, parent pauvre…

 

 

On vient d’apprendre que Christoph Rehmann-Sutter, président de la Commission nationale d’éthique (CNE) depuis son institution par le Conseil fédéral en 2001, la quitte pour rejoindre Lübeck, où il a été nommé professeur. Christoph Rehmann est un biologiste qui s’est orienté vers la philosophie et l’éthique. Lors de la mise en place de la CNE, il a été prévu que son budget comprenait 40% de poste destiné au président ; ce dernier a bénéficié en complément d’une charge d’enseignant à Bâle, lui donnant ainsi des moyens d’existence normaux pour un universitaire avec charge de famille. L’ennui, c’est que le soutien fédéral en question valait pour une période « de lancement » de la commission et qu’il a été supprimé en 2008. 

 

L’intéressé, qui a par ailleurs excellemment présidé la commission, a ainsi dû s’employer à chercher un emploi correspondant à ses compétences et qui ne soit pas bénévole. Une université suisse était une possibilité logique mais les voies de la relève académique, de mise au concours et de nomination, sont complexes et trop peu rapides. Rien ne s’est concrétisé à temps et le professeur Rehmann s’en va enseigner et poursuivre ses travaux scientifiques ailleurs. Regrettable, déplorable.

 

C’est là une illustration d’un vrai problème : la place qu’on veut bien accorder, au début du XXIe siècle, à la réflexion éthique : dans les sciences biomédicales mais aussi plus largement : changement climatique, problématique globale de l’eau, sécurité alimentaire, progression – que tous disent souhaiter ! – vers un monde susceptible d’être durable, au meilleur sens du terme, et tant soit peu plus équitable. Un pays comme la Suisse, malgré sa petitesse objective mais compte tenu de ses qualités et réalisations en termes de recherche scientifique ne devrait-il pas disposer de (et se payer !) un dispositif public en matière d’éthique qui se laisse voir ? On aimerait croire que la plupart de ceux qui légifèrent ou nous gouvernent réalisent l’importance de réfléchir aux bases éthiques de nos actions et de l’évolution de nos sociétés, mais les signes n’en sont pas éclatants…

 

Extrait d’une interview de Christoph Rehmann dans le Basler Zeitung du 31 janvier. Répondant à la question « Où la CNE met-elle la limite que la recherche ne doit pas enfreindre ? », il dit : « Partout là où la science perd le contact avec la réalité, le terrain, et où manque un lien avec les véritables besoins de l’être humain. (Il faut voir que) la recherche a sa dynamique et ses intérêts propres, qui tiennent à d’autres choses que seulement aider les personnes ».

 

 

 

 

 

19.01.2009

Devenir immortel, c’est trahir ?…

 

Dans les communications émanant de la recherche, on croise avec une fréquence croissante des informations où on voit que le rêve ancien d’immortalité (sur cette terre, dans notre réalité) connaît une nouvelle jeunesse.

 

J’ai été frappé sur Arte par un reportage sur des laboratoires où d’étonnants travaux sont menés*. Dans la dernière livraison de Reflex, magazine de l’EPFL, on trouve un article sur Ray Kurzweil, pape du transhumanisme (mouvement qui souhaite aller vers un homme « augmenté », amélioré au-delà des capacités qui sont les siennes actuellement). Ce scientifique estime que l’homme sera capable de réparer toutes les défaillances de son organisme et, d’ici cinquante ans peut-être, pourrait être rendu immortel. Aubrey de Grey, savant controversé d’une université anglaise, va dans le même  sens. 

 

Evidemment, l’immortalité pour tous n’est pas à la porte. Cela n’empêche pas de réfléchir à ce que de tels développements préparent, de manière que la réflexion éthique ne soit pas constamment à la traîne. « Qui a envie de vivre pour toujours ? » a chanté le groupe Queen. Que dire d’une société où l’espérance de vie serait multipliée ou ne serait limitée que « par des évènements extérieurs comme les accidents ou les infections »  (A. de Grey) ? Cela aurait des aspects de cauchemar. Dans un premier temps où les immortels seraient minoritaires, ils verront mourir autour d’eux tous ceux qui ont été leurs (premiers) parents et proches tout en étant les contemporains de leurs descendants. Les problèmes d’épuisement des ressources ne pourront que croître. Surtout, à terme, de nouveaux « résidents » ne seront pas du tout les bienvenus, le réalisme dictera de ne plus faire d’enfants… Vers laquelle des manières de limiter la population décrites par le philosophe anglais Malthus il y a deux siècles se tournera-t-on de préférence : les épidémies, la faim ou la guerre ?

 

Une telle société sera vieille, se sclérosera… L’immortalité ne signifierait-elle pas une sorte de vitrification de l’espèce ? Intéressante perspective, à éviter à tout prix pour sauvegarder un minimum de fraîcheur et de spontanéité, mais comment ? Par des mesures d’interdiction dictatoriales ? Qui calmera les chercheurs qui voudraient nous empêcher indéfiniment de mourir ?

 

La mort donne valeur et sens à notre vie, en fait partie intégrante, rappelait le comité national d’éthique français il y a quelques années. Perspicacité visionnaire de Jean Giraudoux qui écrivait dans Amphitryon 38 « Devenir immortel, c’est trahir, pour un humain ». Ou faut-il croire ceux qui assurent que l’homme s’adapte à tout et s’adaptera à n’importe quoi, y compris au fait de ne plus être comme avant, à savoir mortel ?

 

Me revient enfin cette phrase entendue dans une réunion d’éthique « Notre mortalité est la condition de notre liberté ». Il n’y aurait plus de liberté(s) au sens où nous l’entendons aujourd’hui dans une société de gens immortels. Sans compter ce qu’en dit Woody Allen : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin ».

 

*« Aux frontières de l’immortalité », 16 novembre 2008.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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