11/06/2015

"Vivre sans pourquoi" - Alexandre Jollien en recherche

 

 

 

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle  fleurit… ». Formule interpellante qui inspire le dernier ouvrage d’Alexandre Jollien (L'Iconoclaste/Seuil, 2015). Est-il nécessaire de rappeler que ce philosophe valaisan, gravement handicapé, a vécu jusqu’à 20 ans dans une institution spécialisée puis s’est fait connaitre par des ouvrage substantiels en rapport avec les formidables défis rencontrés.

 

Dans sa recherche, le chrétien qu’il est et reste s’est tourné vers d’autres spiritualités, en particulier le bouddhisme. A l’été 2013, il part avec femme et enfants pour Séoul, pour y être au contact d’un jésuite canadien et maître zen. « Vivre sans pourquoi » retrace cette expérience.

 

Récit stimulant des réflexions et des allées et venus de l’auteur, à Séoul et dans le pays. Mû par le besoin de se faire des amis, il explore, voyage ; on le voit passer des heures dans des bars, cas échéant mal famés, ou aux bains publics, accompagné par un compagnon coréen Junho, plein d’entrain et de légèreté (sic).

 

Vivre sans pourquoi. « Vivre sans pourquoi, c’est apprendre à exister sans être complètement conditionné par le regard d’autrui. Et s’extraire un peu de la dictature de l’après (…) C’est bannir les ‘j’aurais dû’, les ‘si seulement’, pour mieux épouser le réel». « Dire oui à tout ce qui se présente, accueillir le chaos de ses traumatismes sans intervenir. »

 

La pratique. Son maître le père Bernard lui conseille de pratiquer chaque jour le zen et de fréquenter les Evangiles. « Alors commença la grande aventure, âpre, désertique même. Il s’agissait de raboter, de perdre les repères et cette fausse sécurité, bref de me dégager des soucis sans sauter dans l’insouciance. » «

 

Le fait de se rattacher au christianisme et au bouddhisme ne va pas sans difficultés : « D’un côté, les bouddhistes se plaignent que je ne sois pas assez bouddhiste. De l’autre, certains chrétiens me reprochent sévèrement d’emprunter des chemins de traverse ». Il rappelle l’importance des « nobles vérités » du livre de l’Ecclésiaste : vanité des vanités, tout est vanité ; il ya un temps pour tout, un temps pour rire et un pour pleurer, un temps pour naître et un pour mourir ; il faut jouir sous le soleil, profiter de la joie simple d’exister.

 

 Ecoute, doute – Sommes-nous les maîtres à bord ? « Le doute me protège de la tentation de faire de Dieu une idole. Je ne sais pas qui est Dieu, je sens une présence discrète, c’est tout. La vie va au-delà de ce qu’on en perçoit. Nous ne sommes pas les maîtres à bord. »

 

Jollien ne veut pas d’un Dieu culpabilisant : «  Pourquoi voir en lui une encombrante mauvaise conscience ? Si Dieu existe, je pressens qu’il est notre déculpabilisateur par excellence ». « L’immense malentendu, c’est de rendre la foi austère.»  

 

Corps et esprit. « Il faut prendre soin du corps pour que l’âme s’y plaise. Faire du sport, sentir l’odeur de son enfant, boire, manger ». Et : « Ce périple oriental balaie les possibilités de fuir et m’oblige à conjuguer ce nouveau verbe : prendre soin de soi ».

 

Guérir de l’idée de guérir. « Je commence à comprendre qu’aucun docteur ne peut me guérir (…) La grande santé, c’est de faire avec ses faiblesses, ses maux incurables, les mille et une blessures qui nous rongent. »

 

« Surtout, s’oublier un peu [mais] attention, s’oublier et non se négliger ». « L’ascèse peut se résumer en un paradoxe apaisant : prendre soin de soi tout en faisant peu de cas de sa personne. » « Se réconcilier avec l’imperfection du monde, voilà l’ascèse, la conversion. »

 

Et, à l’adresse des hyperactifs : « Qu’il est dur de résister à la tentation et de ne pas meubler le vide (…) Quel manque de goût d’associer le silence au vide, à l’ennui » ! 

 

NB : Pas besoin d’avoir soi-même foi en une transcendance pour être interpellé par le parcours du « frère en humanité » qu’est Alexandre Jollien.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

02/06/2013

Science et spiritualité – Le temps est venu de chercher ensemble

 

Le Dalaï Lama, guide spirituel des Tibétains, a récemment passé par la Suisse. Il était à l’Université de Lausanne en avril pour une rencontre sous le titre « Vivre et mourir en paix – Regards croisés sur la vieillesse ». Le professeur Philippe Moreillon, animateur de la journée, commence par une question à laquelle chacun répondra de son côté: que dire à un enfant qui demande à son grand-père si c’est bien de devenir vieux… Le psychologue Dario Spini mentionne trois attitudes, qui peuvent être complémentaires : lutter contre  le vieillissement (anti-aging), le compenser par divers moyens et techniques, chercher à en faire un facteur de croissance personnelle. Là et à plusieurs autres reprises, le Dalaï Lama met l’accent sur la chaleur du cœur, la compassion et la paix de l’esprit – esprit qu’il s’agit constamment d’entraîner.

 

Il partage le souhait qu’on soit attentif à l’isolement des personnes âgées, sans oublier que certaines apprécient la solitude (recherche de paix intérieure). La question est posée de la démence ; il se contente de répondre que, bien sûr, le dément reste une personne. Tout en notant à plusieurs sujets que les situations-limites complexes devraient être examinées au cas par cas. Aussi – et cela nous change d’autres « guides », il ne craint pas de répondre « Je ne sais pas » à plusieurs questions.

 

Définition de la mort : pour l’invité de l’Université, c’est le moment où l’âme quitte le corps. Il y a selon la doctrine bouddhiste huit niveaux successifs de dissolution de la conscience ; guère possible ici de faire un pont avec les définitions médico-scientifiques. Il mentionne les cas rapportés de lamas, remarquables par leur savoir et leur manière de vivre, dont le corps est  resté peu changé (fresh, dit-il) pendant plusieurs semaines après la mort.La débat a aussi traité des rituels. Le Dalaï Lama a du respect pour l’affliction personnelle lors d’un décès mais dit accorder peu d’importance aux cérémonies (y compris au son de trompettes tibétaines !). Surprise, alors que beaucoup estiment important qu’il soit pris congé du défunt par un service funèbre plus ou moins ritualisé. A mettre en lien avec le fait que la mort n’est pas une fin pour le bouddhiste, qui croit à la réincarnation ?

 

Pour le Dalaï Lama, spiritualité et démarche scientifique se complètent ; aucune contradiction avec la doctrine bouddhiste. Son discours est fait de grande expérience spirituelle et de beaucoup de bon sens : « Il est nécessaire de poursuivre la recherche, meilleur moyen d’utiliser l’intelligence de l’homme ». Cette absence de réticence frappe par rapport aux réserves d’autres instances spirituelles qui peuvent voir les chercheurs comme des Faust (pour le moins potentiels).

 

Il insiste sur le besoin d’une éducation généralisée à une éthique universelle séculière. En effet, comment ne pas voir qu’il faut développer, partout, une plateforme fondamentale, en espérant répondre aux défis pratiques et moraux d’aujourd’hui. Option différente de celle d’autres leaders religieux : le Dalaï Lama souhaite un fondement laïc sur lequel chaque personne, et chaque société ou culture, pourra greffer les apports de sa propre tradition - « L’amour bienveillant et altruiste est beaucoup plus large que la religion ». Le fait est, dans plusieurs régions du monde aujourd’hui, qu’on voit trop d’exemples de prosélytisme donnant lieu à des antagonismes aux effets négatifs – et tant d’affrontements, souvent meurtriers, de la nature de guerres de religion. Il souligne qu’il n’attend pas de ceux qui le suivent qu’ils le fassent par acte de foi ou dévotion mais dans une démarche de questionnement et expérimentation. L’humour du Dalaï Lama est souvent relevé : à propos des problèmes actuels, il juge que nous devons les résoudre nous-mêmes, il ne serait pas fairplay d’attendre de Dieu qu’il les règle…

 

Cette journée, ainsi que des développements comparables ailleurs, illustre un vrai changement de paradigme par rapport aux attitudes des scientifiques il y a une ou deux générations.*Il devient convenable et souhaité pour les scientifiques de s’intéresser à la spiritualité.