15/06/2022

"Votre futur sera mon présent", disent-ils - Jeunesse et climat

La question climatique est un thème quotidien. Il y a là un besoin majeur d'interactions entre toutes les « parties prenantes » dans la société - comme le souligne Klaus Schwab, patron du WEF de Davos, assumant des discours qui se distancient fortement d’un néolibéralisme prédateur.

Les jeunes, ceux en formation comme ceux qui semblent "démissionner", ne vont pas trop bien… Après avoir manifesté leur malaise et leur volonté de faire différemment lors des grandes Marches pour le climat, ils ont été très bousculés par le covid; les consultations de santé mentale ne désemplissent pas.

Sous le titre "Votre futur sera mon présent", il y a eu le 9 juin à l'UNIL des échanges substantiels lors d’un symposium centré sur l’adolescence. Le jour précédent, à l’uni aussi, on a pu voir le film récent « Animal » et assister à un débat passionnant avec Cyril Dion, réalisateur du film, et deux doctorantes travaillant sur l'éco-anxiété et les manières dont la jeunesse réagit à ces défis. De la salle, cri du cœur d’une jeune femme disant sa peine à retrouver "des choses qu'on m'a volées" (dont des années de liberté volées par le covid).

Cyril Dion, a connu le burnout mais échappe au pessimisme par l'hyperactivité. Il a souligné l'importance de récits motivants, inspirants, sur le mode de vie nouveau à trouver impérativement - le philosophe Bruno Latour parle de « l'obligation de rabouter le monde dont on vit avec le monde où l'on vit".

Développement significatif, il y a maintenant à Dorigny un Centre de compétences en durabilité qui a comme objectif d’oeuvrer en sorte qu’aucun-e étudiant-e ne sorte de l’UNIL sans un bagage adéquat sur la durabilité.

 

22/03/2022

Don de rein - Qui sont les donneurs altruistes ?

Francesca Sacco, journaliste qui suit les questions de santé, se penche dans "Qui veut mon rein?" (RMS Editions, 2021) sur la problématique des donneurs altruistes : celles et ceux qui sont prêts à donner un rein à n'importe quel receveur compatible, de manière non dirigée. Par solidarité humaine, pour lutter contre le manque d'organes, ou "pour avoir une fois fait quelque chose de bien dans sa vie".

La situation de plusieurs pays est décrite. Le don altruiste est rare en Suisse (un ou deux par an). Il est interdit en Allemagne. Ainsi qu'en France : on sait les positions restrictives dans ce pays liées à la non-patrimonialité du corps humain (dont des éléments ne sauraient être partie à des relations de type contractuel). Étant entendu par ailleurs que le don altruiste ne doit inclure aucun échange d'argent - en fait, ce point particulier est une raison de réserve/retenue (crainte de paiements cachés). Certains considèrent que ces donneurs, prêts à un geste "autosacrificiel", pourraient être des dérangés...

Pour améliorer la qualité de la corrélation (matching) entre donneur et receveur, les dons croisés de reins se sont beaucoup développés : au départ, entre deux paires de personnes qui ont des liens parentaux ou affectifs forts, mais où c'est le donneur de la paire A qui correspond le mieux au receveur de la paire B. Ce modèle a été élargi en mettant ensemble de multiples paires et des donneurs altruistes. D'abord aux USA puis ailleurs, notamment en Israël.

L’auteure a suivi un compatriote suisse, Albert, candidat au don altruiste depuis 2013. Les étapes de sa trajectoire sont décrites au cours de plusieurs entretiens et les dernières lignes du livre sont un échange avec lui au lendemain du prélèvement de son rein, en 2021 : " Le chirurgien est venu me trouver. L'équipe de transplantation est enchantée, le rein était parfait, la greffe a bien pris. Nous avons tous gagné". Des récits de donneurs altruistes d'autres pays sont présentés, avec leurs circonstances et motivations..

Un ouvrage tout à fait intéressant pour qui suit les évolutions médicales et socio-éthiques.

28/01/2022

Mais où est passé le monde d’après ? Besoin d'un nouveau récit

Virginie Oberholzer est une auteure lausannoise. A 48 ans, suite à une incapacité de travail prolongée, elle est « tombée à l’AI, comme un fruit trop mûr tombe de sa hauteur ». Sous le titre ci-dessus dans 24 heures du 18 décembre, elle écrit « Pour qui vivait depuis longtemps à l'ombre de la folie, l'arrivée de la pandémie a été formidable. On se sentait moins différent. Les angoisses existentielles se déconfinaient (...) La tyrannie du bonheur relâchait son étreinte. »  On débattait du monde d'après, un après « plus humain, plus climatique, plus inclusif. » C'était il y a deux ans. Aujourd'hui, poursuit-elle, « On est sonné. On a cessé d'applaudir nos soignants et d'interroger notre condition de vivants. On a reconfiné le monde d'après. »

Je lisais cela au moment de terminer ouvrage passionnant, « L'écologie et la narration du pire », de Alice Canabate, socio-anthropologue et historienne de l'université Paris-Descartes. Elle pose un regard aiguisé sur la crise, l'anthropocène, la collapsologie. Une exposition-explicitation dense d'où nous en sommes. A propos de la période récente : « La crise sanitaire covid a vu la bataille des 'mondes d'après'. Cette profusion est un gage de vitalité démocratique et d'engagement de la société civile mais contient également un risque fort d'éparpillement. Tribunes, appels et manifestes se sont multipliés qui ont tenté de constituer une voix commune. »

Effondrements. émotions « Assurément, il y a effondrement: un effondrement lent et tragique de la capacité critique, de l'honnêteté et de la modestie, de nos capacités de réexamen. Hier politique et métaphysique entretenaient un amour passionnel, aujourd’hui ce lien s’est mué en un attachement infertile. Nous avons congédié cette saine alliance. » Canabate discute les émotions de la crise écologique (solastalgie, éco-anxiété - p 87-93).

Dislocation ? Elle cite André Gorz "Il est des époques où, parce que l'ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vidées de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales inscrites dans les mutations en cours" (c’est écrit en 1983...).

Idéologies désuètes, besoin d'un nouveau récit. Le journaliste Yves Petignat récemment : « La vérité, c’est que les grandes idéologies qui ont structuré le XXe siècle ne nous sont d’aucune utilité pour imaginer demain. Pour relever à la fois les défis du climat, de l’épuisement des ressources naturelles (…) Nous avons besoin d’une nouvelle narration. Imaginer un monde de coexistences, de transactions, de perméabilité ? »

Revenant à Virginie O., elle met en exergue une phrase de Paul Valéry « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ?». Ce qui n'existe pas encore dans nos consciences et nos intelligences ?