22/05/2018

Immortalité numérique… et biologique ?

Un des avatars de la digitalisation galopante de la société est ce qu'on peut appeler l'immortalité numérique: la persistance à très long terme (pour toujours...) des données que nous produisons maintenant par nos mails, de multiples réseaux sociaux et banques de données. Les technologies nouvelles apportent des possibilités inouïes dans la vie quotidienne, en médecine et dans tant de domaines, mais ont aussi des effets auxquels on ne s’attendait guère. Dans Les grandes questions de bioéthique au XXIe siècle, LEH Edition, Bordeaux) qui vient de paraître, le professeur poitevin Roger Gil écrit « La firme Google est totalement engagée dans la perspective de l’immortalité numérique, avec depuis 2012 Ray Kurzweil, figure emblématique du transhumanisme (…) L’immortalité numérique est aussi un moyen d’affranchir l’homme d’un corps qui l’emprisonne. Et elle n’a nul besoin de faire des hypothèses sur l’existence et le destin de l’âme. » Et Gil de relever les démarches en cours vers l’immortalité  biologique – qui sera un peu plus longue à advenir, sans doute, mais la pulsion est la même.

La question majeure, que peu débattent, est d’imaginer ce que sera une société où s’amoncellent des informations sans but ni intérêt de bon sens. Nos données personnelles, complètement anecdotiques, s’amoncellent pour nourrir le Big Data, des montagnes de scories, des mausolées que nos prédécesseurs auraient bien vite oubliés ou dont ils n’auraient pas eu conscience ni connaissance (pour leur grand bonheur). Quant à l’immortalité biologique, c’est un cauchemar. Entre autres conséquences, les enfants ne seront plus bienvenus, prenant de la place, utilisant des ressources que les immortels souhaiteront garder pour eux-mêmes.  Brave New World…

14/05/2018

La vieillesse, là où je vais vivre…

« Je m’intéresse à la vieillesse, parce que c’est là que je vais passer le reste de ma vie » - je paraphrase le comédien américain George Burns, qui parlait du futur (« where I’ll spend the rest of my life »). Le fait est que, participant à des discussions sur le grand âge, je me dis que c’est de moi qu’on parle. Dans un dossier du magazine Time du 26 février dernier, on lit : « La mort est vue souvent comme une bonne chose pour une société qui aspire à être créative ; si votre temps est compté vous réalisez plus.» « Une étude a comparé les mots positifs et négatifs dans des blogs de personnes en phase terminale et d’autres qui ne l’étaient pas. Les mourants étaient plus positifs» ! Le prof. G.D. Borasio, du CHUV, dit que les personnes en fin de vie se montrent plus altruistes.

En avançant en âge, ce n’est plus réaliser et amasser des choses qui est le plus important, mais bien les donner plus loin ». Il faut apprendre à prendre le temps de faire - ou de ne pas faire - les choses. Apprendre aussi à accepter l’inachevé (dans notre parcours quel qu’il soit).

J’assistais récemment à une réunion à ce propos. Un orateur a parlé des vues de C.G Jung sur la dernière partie de la vie. Il s’agit de retrouver ou développer des choses qu’on a négligées (cela parle à ceux qui ont été pris entièrement ou presque par leur travail durant des décennies). En rapport avec nos réussites d’adultes, il  a cité cette formule zen : « Celui qui a atteint son but a manqué tout le reste » !? Redonner du goût à l’attente, a dit quelqu’un.

Comme dernière étape de l’âge qui avance, il y a celle de la résilience, comprise comme l’apprentissage à croître à travers les déclins (les déficits, les déchirures). Citant aussi le sociologue F. Höpflinger, de Zurich : « Nous avons appris à rester jeunes plus longtemps, nous n’avons pas appris à aimer la vieillesse ».

Croitre à travers les déclins, aimer la vieillesse… Idéalement, c’est à quoi nous devons nous préparer. Ce beau programme toutefois sera-t-il celui adopté par le plus grand nombre ? La tentation pourra être de sauter cette ultime phase dont certains penseront qu’on peut l’éviter par un raccourci... Tel que le suicide assisté, dont je pense qu’il doit rester une transgression mais dont on voit qu’il fait de moins en moins peur. Il y a quelques mois, un vieil ami m’a demandé d’être à côté de lui dans ces circonstances - bien particulières.

 

 

19/01/2018

Le monde nouveau (pour moi) de l’hyperconnection - une dépendance

 

Je viens de passer une semaine sur Lanzarote, l’île aux 300 volcans. Six jours de randonnée avec une grande diversité dans la flore, les couleurs, les reliefs. J’y ai trouvé des enseignements frappants de géographie humaine, de la manière dont l’humain s’est accommodé de son milieu et y a développé des façons de (sur)vivre. Mais j’aimerais ici dire comment je me suis senti « étranger », dans un groupe sympathique d’une douzaine de personnes. Par exemple en les voyant se précipiter sur leurs ordinateurs portables au retour de chaque activité. « Parce que, tu comprends, je reçois une centaine de mails par jour, il faut que je m’en occupe sans attendre. »  Beaucoup regardent  les paysages pour l’essentiel à travers leur smartphone.

Nous avons la joie d’avoir des petits-enfants. Ceux qui ont entre 10 et 16 ans passent énormément de temps sur leurs écrans et tablettes. Où j’ai été un peu amer l’été dernier, c’est de constater lors d’un voyage au Sud de l’Europe comment ils peuvent rester toute une journée (ensoleillée) dans leur chambre de notre Airbnb, sans intérêt apparent pour les monuments ou les sites naturels de l’endroit. Quand je voyage, en train, en voiture ou en avion, une de mes « passions » est d’être à la fenêtre pour découvrir les régions traversées; des jeunes que je vois semblent ne pas imaginer qu’on puisse regarder par la fenêtre.

Je trouve de grandes satisfactions à marcher, spécialement loin de tout. Pour quelques jours ou même deux ou trois semaines, ma doctrine était « (si) pas de nouvelles, bonnes nouvelles »… (j’envoie - encore - des cartes postales, qui arrivent après moi). Ici, je me promène souvent seul et ai dû réaliser qu’on  pouvait trouver critiquable d’être sans téléphone portable. Un marcheur solitaire que j’ai lu regrettait qu’ « on n’ait plus le droit de se perdre». Du côté positif, on pense bien sûr à ceux qui jusqu’il y a, disons, un quart de siècle, ont perdu la santé, la vie ou le lien avec leurs proches parce qu’ils n’ont pu signaler où ils étaient.

Aujourd’hui : ce qui frappe, c’est l’indispensabilité existentielle qui devient celle du smartphone - avec ses potentialités d’avoir dans la main pratiquement toutes les connaissances  existantes. Récemment, j’observais comment mes compagnons, d’une part, tapaient sur leur appareil dès qu’était mentionnée une question (plante, géographie, histoire), et d’autre part étaient véritablement « perdus » quand ils ne l’avaient pas sur eux. Le problème est bien proche - pour ne pas dire plus - de la dépendance.

Implications pour la suite ? Il ne peut être question d’arrêter l’évolution, mais de réfléchir (un peu quand même) au fait que, dans la vie quotidienne, nous devenons des cyborgs, combinaisons homme-machine (y compris grâce aux merveilles de la médecine : pacemakers, greffes de matériaux artificiels, prothèses).

Une conséquence est que notre appréhension du monde, la connaissance de notre environnement, ne sera plus directe comme elle l’était depuis toujours mais sera de plus en plus médiatisée par des auxiliaires technologiques. Logiquement (?), nos cinq sens seront moins utilisés, perdront de leur utilité (s’atrophieront ?) : à leur place des senseurs multiples vont saisir la réalité extérieure mais aussi notre réalité intérieure - paramètres biologiques - bien mieux que nous. Et ce n’est pas seulement les sens qui perdront de leur importance mais aussi la mémoire puisque google peut sans effort tout nous dire en un clic.

Suis-je complètement dans l’erreur ? Je le souhaiterais.