13/08/2020

Pourquoi oeconomie plutôt que économie

Un ami scientifique attire mon attention sur le « Petit traité d’oeconomie » de Pierre Calame (Editions de la Fondation Charles Léopold Mayer, 2018).  Calame est ingénieur, ancien haut fonctionnaire français, et appelle à revenir à la notion d’oeconomie, plus proche de la vie quotidienne, plus inclusive. Quelques extraits :

Jean-Jacques Rousseau utilisait les deux orthographes : «Le mot d’économie ou d’œconomie vient de oïkos (maison) et de nomos (loi), et ne signifie que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille. Il a le souci d’en faire une science. Linné parle lui aussi d’œconomie. »

Dans un livre du XVIIe siècle, Calame a trouvé les éléments de l’agro-écologie et de l’économie circulaire (en termes d’aujourd’hui). « Avec le souci de tirer tous les bénéfices possibles pour la famille élargie des ressources d’un grand domaine agricole tout en en préservant la fertilité à long terme. On parlerait aujourd’hui de la connaissance du fonctionnement des écosystèmes et de leurs interactions avec l’activité humaine. »

Aujourd’hui, le mot économie a triomphé et on mesure les conséquences de la perte du petit «o ». Les systèmes juridiques occidentaux, rompant avec la longue histoire où individus et sociétés s’étaient vus comme partie intégrante d’une communauté englobant toute la biosphère, ont introduit une distinction radicale entre les êtres humains et le reste de la communauté, animaux, plantes et lieux, réduits au statut d’objets à disposition.

Le mouvement des communs. "Ce mouvement, avec l’élan donné par le prix Nobel d’Elinor Ostrom, a permis de réunir des réflexions et expériences jusque-là éparses, ayant pour caractéristique d’imaginer des modes de gestion différents du marché et de l’action publique. Ces formes de gestion communautaire d’un bien ou service qui bénéficie à tous, mais ne peut être approprié par aucun, étaient déjà nombreuses ; le mouvement des communs leur donne une nouvelle jeunesse. C’est la résistance à la privatisation de la gestion de l’eau, en Italie, qui a fédéré des énergies et lancé le mouvement. Aujourd’hui, l’idée de communs englobe aussi bien les jardins urbains partagés que les semences paysannes ou les logiciels libres."

On peut relever que, au lendemain du Sommet de la Terre de 1992, les agendas 21 locaux étaient considérés comme une simple déclinaison des agendas nationaux. Aujourd’hui, les réseaux de « territoires en transition » sont devenus le fer de lance de la transition elle-même.

NB : Calame parle d’œconomie plutôt que de développement durable, du fait de l’origine de ce dernier concept. « Il a en effet été forgé au début des années 1980, pour concilier la reconnaissance des impasses auxquelles conduisaient nos modèles de développement et celle du 'droit au développement' de régions aspirant au niveau de vie occidental. C’est donc un oxymore: en juxtaposant deux notions contradictoires, développement et durabilité, on a fait comme si la contradiction était magiquement résolue. »

 

 

 

 

11/04/2020

« Vous vouliez la décroissance, eh bien vous l’avez… »

Celles et ceux que préoccupe l’avenir vivement interpellés… En plus des graves soucis sanitaires, les bouleversements dans l’économie liés aux mesures prises pour contrer la pandémie Covid-19 sont énormes.

« Vous vouliez la décroissance, et bien vous l’avez », a dit récemment sur un mode martialement critique une personnalité politique, un matin sur la Première. Peu avant, dans une solide émission spéciale de RTS Un, un analyste financier tenait un même discours : il faudra absolument croître à nouveau, et vite. Il voulait bien concéder que cette croissance pourrait être plus qualitative mais, pour l’essentiel, hors de produire à l’ancienne pas de salut.

Cela démontre-t-il que la volonté de faire différemment (« changer le système, pas le climat »), manifestée en 2019 par les multiples manifestations pour le climat, ne serait que des rêves de beau temps d’une jeunesse désorientée ? Pour ceux qui veulent que nous ne croyions, sans discuter, qu’à l’« économie réelle », les troubles liés au tsunami viral n’auraient ainsi pas que des inconvénients, en montrant l’inanité de l’alternative ?

Faut-il admettre que le modèle qui est en train de détruire l’écosystème est le seul qui vaille ? Que la seule issue est de s’adapter « gentiment » à la diminution de la biodiversité notamment, moins rapide que le coronavirus mais dont la vitesse de survenue est inouïe dans l’histoire. « L’exceptionnalisme humain est autodestructeur », souligne l’écrivain américain Richard Powers. L’exceptionnalisme, cette fâcheuse façon de penser qu’il n’y a que nous qui comptions.

Pourtant, « après le confinement, il faudra entrer en résistance climatique », affirme dans Le Monde du 20 mars un collectif de personnalités, soulignant la nécessité de la décroissance énergétique pour atteindre la neutralité carbone en 2050.

Même les conservateurs en matière économique réalisent que le virus doit impérativement nous faire réfléchir. Tirons-en la leçon, développons une nouvelle culture, dans plusieurs sens du terme. Les restrictions massives que nous devons accepter nous montreront-elles qu’on peut vivre différemment ? Y compris en produisant et consommant moins - de ces choses qui relèvent du superficiel, du superflu ou de l’égocentrique ? Ce qui pourrait libérer un peu de notre temps précieux, si « embouteillé » dans la vie d’avant, pour le dédier à nous enrichir sur des modes non-matériels. Y penser en ce temps de Pâques ?

Je vois d’ici les sourires et les quolibets : « Rêvez… mais hors d’un cadre dictatorial et communisant il n’y a pas de décroissance imaginable ». Le défi, c’est que les réalistes-immobilistes n’étant pas tenus de rien prouver, c’est aux autres de montrer que c’est possible.

 

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Beau et bon film - "L'intrusa"

Pour celles et ceux qui ne sont pas hyper-occupés en ce temps de relatif confinement, j'aimerais recommander vivement un film italien de 2017, "L'intrusa", de Leonardo di Costanzo.

Cela se passe à Naples, dans un milieu populaire, avec la mafia jamais très loin. Giovanna est la responsable d'un centre qui accueille les enfants du quartier en dehors des heures d'école. Elle est confrontée à des problèmes lourds au moment où une jeune mère et deux enfants s’installent dans une remise dans l'enceinte du centre. Ceci parce que cette femme est l'épouse d'un mafioso qui vient de tuer un homme innocent et est promis à la prison à long terme

Superbement joué, on est pris par des situations où il n'y a pas vraiment de bonne solution, malgré l'engagement humain et humaniste de Giovanna.

Est en libre accès ces jours sur arte.tv.