19/12/2018

Relations entre cultures – Ces choses qui bousculent nos références

J’ai été interpellé fin 2018 par les échos (notamment Le Temps du 28 novembre) d’une situation surprenante : les autorités indiennes suspendaient leurs tentatives de récupérer la dépouille d’un American (téméraire) tué par une tribu protégée, dans le Golfe du Bengale ; l’ONG « Survival International» les approuvait. Dans plusieurs endroits du monde, on limite ou on interdit l’entrée dans des territoires autochtones (y compris au Brésil, mais cela tiendra-t-il sous le président Bolsonaro ?). Justifié voire nécessaire, pour ce qui me concerne.

Cela suscite d’autres réflexions sur les rapports inter-cultures, moins marqués qu’auparavant par la suprématie alléguée des modèles du Nord-Occident, blanc et de tradition chrétienne. Loin d’ici aussi, ce dont traite un article de l’anthropologue Anne Lavanchy (24 heures du 28 novembre 2018) sur les Mapuche du Chili, suite à un assassinat : "Les revendications autochtones sont criminalisées au Chili, pays centralisé ne laissant qu’une place infime à des manifestations de diversité. Les partis politiques se rejoignent pour qualifier de terroristes les demandes de reconnaissance de la dette historique de la conquête, de droit à l’autodétermination, de récupération des terres. L’Etat chilien entretient des mécanismes structurels de discrimination."*

Autres registres : je me dis « émerveillé » par l’évolution des attitudes sociétales vis-à-vis de l’homosexualité et des LGBTI, même s’il reste du travail. Médecin cantonal, je constatais ici il y a 40 ans des jugements à l’emporte-pièce et des rejets massifs, sans discussion possible, qui frappaient. Le bulletin de décembre 2018 d’Amnesty salue le fait que la Cour suprême de l’Inde vient de déclarer que les relations sexuelles entre adultes de même sexe ne sont plus condamnables. Mais la peine de mort reste inscrite, pour cette cause, dans la loi de plusieurs pays. Lenteur des évolutions « dans le bon sens »… Bon sens qui pour moi serait fondé sur les Lumières et la Déclaration des droits de l’homme de 1948, dans le cadre de régimes démocratiques libéraux (au sens socio-juridique du terme). Mais ce modèle démocratique - dont j'ai pensé que son avènement était inéluctable partout - que le sens de l’Histoire était clair!, ce modèle a de la peine au sein même de l’Occident, avec la montée de régimes autoritaires dont les convictions démocratiques apparaissent de façade.

A cet égard, un titre du rédacteur en chef de la Neue Zürcher Zeitung (pas vraiment un organe populiste), le 1er décembre, intitulé « Die Ära der Werte ist vorbei » (l’ère des valeurs est passée), m’a bousculé. Article différencié, c’est vrai, tout en critiquant vertement la politique étrangère idéaliste de l’Occident récemment (jusqu’à l’arrivée de Donald Trump et quelques autres). Constatant le retour d’une « Realpolitik » sans grands scrupules.

L’ambiance générale n’est donc pas à plus de sensibilité et compréhension interculturelles. Je le regrette tout en imaginant que, avec mes « idées de jeunesse » du siècle dernier, je suis – ou vais être - dans une marge minoritaire.

 

*Sur le groupe de l’extrême Sud du continent, les Alakalufs ou Indiens de canot, il faut lire l’extraordinaire « Qui se souvient des Hommes… », de Jean Raspail (Robert Laffont, 1986), dont on ne sort pas indemne.

 

 

 

14/12/2018

Climat – La Suisse ne peut pas s’en laver les mains

 

 

Remarquable présentation de Michel Bourban, dans Le Temps du 8 décembre, à propos du dérèglement climatique. Il souligne la double inégalité en résultant : les pays industrialisés en sont responsables pour la plus grande part, les pays en développement en souffrent le plus - pour l’instant. A la COP 24 de Katowice qui se termine en ce moment, les grands producteurs de pétrole (y compris, lamentablement, des Etats-Unis totalement désorientés par leur président) ont même l’indécence de nier le phénomène et ses causes.

 

Dans le même temps, dans le débat de la loi sur le CO2, les Chambres poussent à ce que la Suisse ne soit plus crédible sur ce dossier. Sa majorité de droite ne veut pas entériner les objectifs-phares de la COP 2015 de Paris, et entend passer à d’autres pays - en leur achetant des bons d’émission de CO2, le rôle de diminuer notre propre empreinte carbone. Illustration d'une certaine « bonne conscience helvétique » dans des aspects peu reluisants.

 

Que répondront ces très sérieux parlementaires, dans vingt ou trente ans, à leurs enfants et petits-enfants qui les interrogeront sur leurs votes de 2018, si sensibles aux intérêts de l’industrie des énergies fossiles - dont il est impératif de s’éloigner et bientôt de se passer ? Combien de temps encore pour que ces élus comprennent que l’égoïsme à la courte vue du « business as usual » n’est ici plus possible ? Quand ce pays montrera-t-il un vrai sens de l’intérêt commun au niveau global ?

 

 

 

30/11/2018

Vers le bonheur par l’IA* et Big Data ?

A Lausanne durant cette année, Cèdres Réflexion, groupe préoccupé d’éthique, conduit une série de conférences sur le thème du bonheur. Récemment, l’une avait pour titre « Le bonheur selon Google ». Y participaient Solange Ghernaouti, connue pour ses travaux en cybersécurité, Jean-Gabriel Ganascia, informaticien au CNRS, à Paris, et François Fleuret, de l’Institut Idiap-EPFL (Martigny).

Intéressants débats sur Big Data, énormes collections de données. Oui, on peut critiquer les « géants hégémoniques du net », les GAFA, de recueillir sans les payer des quantités immenses de données à notre propos. Toutefois… le fait est que, si ces firmes ne le faisaient pas, ces données resteraient ici et là, sans servir à rien ! Fleuret : « en soi, Big Data ne saurait comprendre le monde, mais les analyses qu’il rend possible permettent des prévisions souvent fiables et peuvent apporter du sens. »

Caractéristique forte d’internet, (presque) tout y est gratuit. Cela a des avantages, en permettant l’accès dans le monde entier à l’ensemble des connaissances de l’humanité, y compris aux pauvres et marginalisés. Big Data permet des avancées pour les maladies orphelines. Où sont les pièges ? On assiste à une concentration de pouvoir inouïe chez les GAFA, les atteintes à la vie privée sont un grand souci, l’addiction à internet est de plus en plus préoccupante. Le fléau des « fake news » est hypertrophié par les réseaux sociaux. J.-G. Ganascia dit sa crainte que, en acceptant ainsi les carottes que nous tendent les GAFA, nous soyons des ânes…

Parmi d’autres effets à craindre : les rapports entre les gens ne seront plus directs, face à face, mais médiatisés par des technologies ; il faudra (ré-)apprendre à se regarder dans les yeux. Une raison d’inquiétude est l’érosion des principes mutualistes de notre société, par exemple dans le domaine de l’assurance-maladie : quand en un tour de main on connaitra les facteurs de risque et l’avenir médico-sanitaire probable de chacun, combien de temps la solidarité dans un cadre comme celui de la LAMal tiendra-t-elle ?

Avancées de l’intelligence artificielle : nous nous rassurons en affirmant péremptoirement que jamais l’IA ni les machines ne parviendront à des raisonnements aussi sophistiqués que l’être humain. F. Fleuret a ses doutes, il ne voit pas de « mur computationnel » qui serait infranchissable.  Pourquoi y aurait-il là un effet de seuil, on est dans une démarche tout à fait incrementaliste, en continu. Une réflexion analogue vaut pour le transhumanisme. Beaucoup s’y opposent mais oublient la réalité que la limite est très poreuse entre homme naturel et homme « augmenté » (au plus simple, beaucoup d’entre nous portent des lunettes ou des prothèses, la suite est un continuum, de plus en plus technologique et intrusif).

Des conclusions ? Les développements technologiques ont, c’est évident, un grand potentiel. Mais aucun des orateurs ne s’est hasardé à des prédictions tant soit peu précises quant à notre futur hyperconnecté. Trop complexe… dépendant de multiples paramètres plus ou moins saisissables. Ils ne croient pas que les technologies vont « réenchanter » un monde qui en aurait pourtant besoin. Solange Ghernaouti cite cette phrase d’un collègue : « Ce que je n’ai pas trouvé dans la vie, je ne l’ai pas trouvé sur internet. »

Inutile de dire qu’on n’a pas vraiment répondu à la question de savoir si Google pourrait apporter le bonheur. Il faudrait d’abord se mettre d’accord sur ce qu’on entend par bonheur - une autre question difficile.

*IA = intelligence artificielle