15/11/2020

Prendre la mesure de ce que nous vivons (I)

Incertitude, mensonge, des choses auxquelles nous n’étions pas habitués

Nous vivons une période compliquée... Avec des aspects (quasi-)inouïs – y compris pour l’observateur qui comme moi a derrière lui une longue vie. Ce qui apparait très fort, sensible dans les conversations au quotidien, c’est l’incertitude. Qui a fait irruption dans notre vie auparavant bien réglée par les cadres de vie et à certains égards par les technologies. Personne, ni les scientifiques, ni les politiques ni les influenceurs divers ne peuvent garantir le retour à la vie « habituelle » ni, surtout, quand cela arriverait et avec quelle chance que ce soit durable.

« Dense, cotonneuse, une incertitude s’insinue dans les recoins de notre époque et nous empêche de voir où nous mettons les pieds. Nous ignorons ce qui va arriver, nous ne savons pas que faire – hormis confiner à chaque retour de flamme infectieuse ». « La pandémie devient une maladie chronique de civilisation » (Dr Bertrand Kiefer. Jusqu’où plonge l’incertitude ? Revue médicale suisse, 4 novembre 2020). Avec le covid mais aussi le dérèglement climatique, le terme de maladie de civilisation apparait vraiment pertinent. 

Kiefer poursuit : « Partout, on mélange le doute rationnel de la démarche scientifique avec le déni anxiolytique distribué par les réseaux. » Ces dernières années, on pouvait souligner des éléments négatifs éclatants dans la société : mensonge érigé en méthode de gouvernement (si on peut parler de gouvernement dans ce cas) et perturbations pathologiques dans la politique internationale. L’élection étatsunienne du 3 novembre soulage tant soit peu les craintes. Mais une hirondelle ne fait pas le printemps, on n’en a pas fini avec les désinformations, fake news et complotismes divers (voir  le "documentaire" Hold-Up qui fait le buzz en ce moment).

Phénomènes de brutalisation, angoisse

Jour après jour, la violence est au premier plan, multiforme. 2020 nous a rappelé la persistance du racisme et du sexisme, dans des sociétés qui se disent éclairées - ces situations qui semblent des fatalités tant elles sont systémiques (homme à la peau blanche, on a toujours un avantage…) : « Depuis longtemps, des phénomènes de brutalisation sont à l’œuvre dans la société. Humains et non-humains sont toujours plus fracassés par une compétition généralisée. Si bien que l’incertitude actuelle porte au-delà de la pandémie : nous ne savons pas jusqu’à quelle profondeur le monde est en train de changer. Et c’est peut-être ça le plus angoissant. » ().

Jusqu’à récemment, à part très à gauche, rares étaient ceux assez téméraires pour douter de la prééminence du modèle libéral, prometteur à l’infini de progrès constants … Kiefer encore : « Classique vision néolibérale, managériale. Selon cette vision, la grande finalité de la société se résume à la maîtrise technique et politique du cours des choses. Mais tout indique que cette maîtrise est un leurre. Notre époque est capable de prédire de plus en plus précisément l’évolution de phénomènes complexes, climatiques par exemple. Mais si elle est désemparée, incertaine de son propre destin, c’est qu’elle ne sait pas où trouver la force morale et les valeurs pour faire face à ce futur qu’elle est désormais capable d’annoncer. » Rappelons ici qu’une conséquence ubiquitaire du modèle néo-libéral, ce sont les inégalités sociales, économiques et de santé qui ne font que s’aggraver – au sein des pays et entre les pays.

Pourquoi tant de peine à croire ce que l’on sait ?

« Regardez cette accumulation de certitudes écologiques. Les forêts et les animaux disparaissent, les populations d’insectes s’effondrent, les glaciers fondent. Les températures augmentent, les océans montent et deviennent stériles, les sécheresses et inondations font figure de nouvelles normes. Une catastrophe est en cours. Sur le fond de ce qui arrive, on ne peut pas parler d’incertitude. Il s’agit d’un savoir certain ». On sait des choses, on est informé sur des développements absolument majeurs, mais on n’agit pas (pas du tout assez). Parce qu’on n’arrive pas à croire ce que l’on sait ? (voir « Le courage de croire ce que l’on sait », Jacques Dubochet dans Le Temps, 30 octobre 2020).

 

10/03/2020

Le crayon plus fort que les mots...

Qu'on me permette, une fois, de citer la "concurrence". Celles et ceux qui suivent les deux grands journaux francophones de Suisse auront remarqué, dans Le Temps de samedi 7 mars,  la contribution en première page de Patrick Chappatte, absolument  ex-tra-or-di-nai-re, qui donne une preuve, bouleversante, de la puissance du dessin:

Une bouée de barbelé lancée par un soldat depuis une canonnière UE à un malheureux qui se noie... Cela fait résonner très fort le malaise (le malheur) de beaucoup d'entre nous, devant ces situations inextricables, où le cynisme des gouvernants le dispute à l'opportunisme et à l'impuissance. Elle est belle, notre tradition humanitaire.

03/02/2020

Climat, procès, Greta Thunberg - Pourquoi tant de haine ?

Intéressant de voir comment les évènements liés au dérèglement climatique comme le jugement lausannois du 13 janvier ou la nouvelle Marche rassemblant 10’000 personnes le 17 janvier, font sortir de leurs gonds des personnalités qu’on a connues plus calmes. Qui perdent tout recul, pondération, mesure ; traitant les jeunes militants de gamins dévoyés par des gauchistes, mettant durement en cause le tribunal de Renens. Le plus indécent, c’est le festival de propos péjoratifs (avec des relents marqués de machisme voire racisme) à propos de Greta Thunberg auxquels s’abaissent des politiciens, chroniqueurs et autres notables bon teint.

Pourquoi tant de haine ? Pourquoi ces réactions qui discréditent leurs auteurs ? Des observateurs soulignent que le souci climatique aigu exemplifié par la jeunesse (et beaucoup de parents et grands-parents) nous bouscule hors de notre zone de confort. Sont mises en cause des choses bien ancrées : la croyance à la croissance et au progrès (qui ne sauraient s’arrêter…), celle au modèle capitaliste classique - que André Hoffmann, patron de pharma, met aujourd’hui fortement en cause, de manière crédible malgré ses milliards. D’autres encore.

Les dangers liés au climat ne sont plus contestés que par quelques « savants » actuellement tous décrédibilisés au plan scientifique - et par des politicien-ne-s qui les suivent sur un mode idéologique. Ces réactions, comme les insultes évoquées plus haut, pourraient bien être une manifestation de peur - d’un avenir dont les faits (qui sont et restent les faits !) font penser que, sauf réorientation majeure de notre mode sociétal de fonctionner, il sera très difficile.