31/03/2021

Dans des situations de type Covid: Pas possible de faire tout juste !

Comme chacun, je suis les mouvements d'opinions autour des décisions du Conseil fédéral. Les gouvernements (fédéral et cantonaux) font de leur mieux dans une situation où, malgré les meilleurs efforts, les certitudes et les prévisions fiables sont rares. En réalité, mes collègues de santé publique - j'ai été longtemps médecin cantonal  - et leurs chef-fe-s politiques "apprennent en avançant". C’est la seule manière.

Depuis un an, je pense beaucoup à leur mission, sans aucune envie d’être à leur place. Ce serait bien si tout un chacun admettait la difficulté de la tâche. Au Service de la santé publique, je n'ai pas vécu d'enjeux de la dimension covid. Nous en avons eu quelques-uns, moins graves et moins longs, j’ai aussi observé ailleurs, et j’ai appris une chose. Dans des situations impliquant des dangers graves mais incertains, il n'est simplement pas possible pour les pouvoirs publics de « faire tout juste »: s'ils prennent des mesures majeures en craignant une urgence très sérieuse mais qu'il ne se passe rien (on n'est pas dans ce cas avec le covid !), alors les critiques fuseront selon quoi ils ont paniqué, ont trop fait et trop vite, ont gaspillé les deniers publics. Par contre, si un danger sanitaire majeur se concrétise, avec des conséquences graves dans plusieurs secteurs, les critiques seront que l'autorité a tardé à prendre la mesure du danger, n'a pas adopté les bonnes stratégies, n'a pas vu passer le ballon...

Comme ancien qui n'est plus concerné, je souhaiterais un peu de compréhension de nos concitoyens. Les critiques sont utiles, quand elles sont justifiées.

 

 

25/03/2021

"Faits alternatifs", complexité - La dévalorisation du statut de la vérité

Impressionnante, la perte de crédibilité des notions de vérité ou de réalité - basée sur les faits scientifiques notamment.

Au début, je n'ai pas vraiment compris ce qui se passait - tout de même, la réalité est vérifiable !... Le phénomène, devenu mondial, a beaucoup prospéré avec l'arrivée au pouvoir d'un Donald Trump, menteur pathologique (plusieurs dizaines de mensonges par jour sûr son site Twitter durant sa présidence). Son entourage a mis au goût du jour la notion de "alternative facts", nouveauté interpelante. Ce qui inquiète c’est que près de la moitié de la population états-unienne s’est accoutumée à ces fausses nouvelles et, pire, y croit.

Au nom de la liberté (de dire n’importe quoi), certains voudraient que les médias accordent autant de place aux avis discordants qu’aux faits - ou à ce que pensent des personnes aux compétences reconnues.

Les médias ont pour mission d'observer objectivement le tumulte sociétal, d’en rendre compte et de le commenter sur des bases fondées. Ce n'est pas ce qui se passe sur les réseaux sociaux, la parole la plus saugrenue semblant y avoir par principe autant de poids, voire davantage, que celle d'un groupe d’experts (on peut penser ici au GIEC à propos de climat), ou d’un élu ou dirigeant ayant la charge d’évaluer et gérer une situation dans ses origines et conséquences factuelles.

D'accord bien sûr, il est normal de questionner les avis des experts ou des "sages", mais on devrait pouvoir attendre des voix critiques qu'elles manifestent un minimum d’objectivité, et de bon sens. Le covid-19 a entraîné une floraison d'idées et d'allégations sur diverses dimensions de la pandémie, avec souvent des ingrédients conspirationnistes. Ainsi les menées exprimant des craintes d'un système souterrain téléguidant le monde dans sa marche - des manipulations massives dont la plupart d’entre nous seraient totalement inconscients... Au plan global, le succès de mouvements comme QAnon est très préoccupant.**  

Le problème : vous avez une bonne chance d’être cru si vous affirmez des choses invraisemblables mais qui pointent avec aplomb là où est le bien, et où est le mal. La vidéo « Hold up », qui se veut un documentaire (« docu-menteur », selon un observateur) et a été très regardée, est une collection de tels messages non fondés mais simplistes.

Or, la vie, le monde, sont marqués par la complexité - comme cherche depuis des décennies à le faire comprendre Edgar Morin. Mais ce qui est complexe perturbe notre tranquillité d’esprit.

Exemple d’actualité, la vaccination anti-covid. Tous les avis entendus vont dans le sens d'une non-obligation de se vacciner (je suis sûr que c’est juste - j'ai été instrumental dans l'abrogation dans le canton de Vaud de la dernière vaccination obligatoire - celle contre la diphtérie, avant d'entrer à l'école). Mais une initiative étonnante est lancée pour ancrer cette non-obligation dans la Constitution. Comme s’il fallait contrer une machination imminente. Tempête dans un verre d'eau à la suisse… Les initiants prétendent notamment interdire tout traitement différent de personnes qui refusent la vaccination. A première vue une demande raisonnable. Mais... si une compagnie aérienne exige des passagers qu'ils soient vaccinés, ou si un Etat étranger l'impose aux personnes arrivant sur son territoire pour vacances, comment la Confédération s'y opposerait-elle ?

S'il s'agit d'éviter, sur la base de données fiables, que des non-vaccinés mettent sérieusement en danger les autres, ces mesures "discriminantes" auront une logique.  La vie en société requiert de trouver un équilibre adéquat entre droits et devoirs des citoyens. Là encore, il importe que des informations compréhensibles soient disponibles - et bien communiquées.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08/12/2020

Nous avons demandé des signes, les signes ont été envoyés… (I)

Les Américains Naomi Oreskes et Erick Conway publient un petit livre intitulé « L’effondrement de la civilisation occidentale » (Ed. Les liens qui libèrent, 2020). Rappelons qu’ils sont les auteurs du formidable "Les marchands de doute " (2012), démontrant - et démontant - l'impact des lobbys dans notre monde.

Dans "L'effondrement", ils mettent en scène un historien futur étudiant un passé qui est notre présent et notre avenir (possible). Ainsi, à propos de la Conférence de Copenhague sur le climat qui a été un échec retentissant : « C'est en 2009 que le monde occidental a eu sa dernière chance sérieuse d'organiser son salut »... Trois grands chapitres : 1) L'avènement de la période de la Pénombre (début du XXle siècle); 2) La frénésie des énergies fossiles; 3) L'échec du marché. Avec un lexique des termes "archaïques" (sic !).

Ardu de résumer les descriptions faites des évolutions de la biosphère liées aux conséquences dévastatrices d'un système néo-libéral que la lenteur de la prise de conscience politique et sociétale ne permet pas d'enrayer. 

ll y a lieu de reconsidérer sérieusement l’influence que le cartésianisme, aspirant à la connaissance par la seule raison, de façon mécaniste, insistant sur la dualité Homme-Nature, a exercée durant des siècles.  Les auteurs mettent en évidence ses effets retardateurs, contre-productifs, dans les réponses aux défis actuels. « Si ce réductionnisme s'est révélé puissant dans bien des domaines, il a entravé la recherche sur les systèmes complexes. Il a aussi rendu difficile d'énoncer clairement la menace du changement climatique (...) Même les chercheurs qui avaient une vision d’ensemble répugnaient à la formuler publiquement : cela les aurait contraints à sortir des limites spécialisées de leur champ d'expertise ». Sensibilités académiques classiques aux conséquences regrettables

Ce qui doit être promu (selon l’observateur futur) : « Certains ont préconisé une science de la complexité, une science du système Terre », mais ils l’ont fait sans être suffisamment inclusifs. « Ces approches dites holistiques, presque entièrement concentrées sur les systèmes naturels, passaient sous silence les composantes sociales ». Ainsi les scientifiques n'osaient guère insister sur le fait que le dérèglement climatique « est causé par des gens », est d'origine anthropique. « Les scientifiques tels que les physiciens sont restés attachés à des méthodologies réductrices qui empêchaient de comprendre les interactions vitales entre le physique, le biologique et le social. » Tout est interactions.