11/04/2020

« Vous vouliez la décroissance, eh bien vous l’avez… »

Celles et ceux que préoccupe l’avenir vivement interpellés… En plus des graves soucis sanitaires, les bouleversements dans l’économie liés aux mesures prises pour contrer la pandémie Covid-19 sont énormes.

« Vous vouliez la décroissance, et bien vous l’avez », a dit récemment sur un mode martialement critique une personnalité politique, un matin sur la Première. Peu avant, dans une solide émission spéciale de RTS Un, un analyste financier tenait un même discours : il faudra absolument croître à nouveau, et vite. Il voulait bien concéder que cette croissance pourrait être plus qualitative mais, pour l’essentiel, hors de produire à l’ancienne pas de salut.

Cela démontre-t-il que la volonté de faire différemment (« changer le système, pas le climat »), manifestée en 2019 par les multiples manifestations pour le climat, ne serait que des rêves de beau temps d’une jeunesse désorientée ? Pour ceux qui veulent que nous ne croyions, sans discuter, qu’à l’« économie réelle », les troubles liés au tsunami viral n’auraient ainsi pas que des inconvénients, en montrant l’inanité de l’alternative ?

Faut-il admettre que le modèle qui est en train de détruire l’écosystème est le seul qui vaille ? Que la seule issue est de s’adapter « gentiment » à la diminution de la biodiversité notamment, moins rapide que le coronavirus mais dont la vitesse de survenue est inouïe dans l’histoire. « L’exceptionnalisme humain est autodestructeur », souligne l’écrivain américain Richard Powers. L’exceptionnalisme, cette fâcheuse façon de penser qu’il n’y a que nous qui comptions.

Pourtant, « après le confinement, il faudra entrer en résistance climatique », affirme dans Le Monde du 20 mars un collectif de personnalités, soulignant la nécessité de la décroissance énergétique pour atteindre la neutralité carbone en 2050.

Même les conservateurs en matière économique réalisent que le virus doit impérativement nous faire réfléchir. Tirons-en la leçon, développons une nouvelle culture, dans plusieurs sens du terme. Les restrictions massives que nous devons accepter nous montreront-elles qu’on peut vivre différemment ? Y compris en produisant et consommant moins - de ces choses qui relèvent du superficiel, du superflu ou de l’égocentrique ? Ce qui pourrait libérer un peu de notre temps précieux, si « embouteillé » dans la vie d’avant, pour le dédier à nous enrichir sur des modes non-matériels. Y penser en ce temps de Pâques ?

Je vois d’ici les sourires et les quolibets : « Rêvez… mais hors d’un cadre dictatorial et communisant il n’y a pas de décroissance imaginable ». Le défi, c’est que les réalistes-immobilistes n’étant pas tenus de rien prouver, c’est aux autres de montrer que c’est possible.

 

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04/02/2020

La vie et la mort

La "Grande  Libraire", sur France 5 le mercredi soir, est toujours un excellent moment -  souvent passionnante, formidable d’intérêt.

Celle du 29 janvier était "Autour de François Cheng, l'écrivain-poète français d’origine chinoise, devenu une des  grandes figures "sages" de la République. A voir-écouter.

Sur la mort: ""C'est la mort qui transforme la vie en don, en élan". Ce qui me fait penser à cette autre phrase glanée quelque part il y a des années: "Notre mortalité est la condition de notre liberté". Des réflexions que devraient soupeser les trans-et posthumanistes.

Et puis  (Cheng): "La beauté, c'est le signe par lequel la Création nous signifie que la vie a du  sens". "La beauté nous donne du sens".

11/06/2015

"Vivre sans pourquoi" - Alexandre Jollien en recherche

 

 

 

« La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle  fleurit… ». Formule interpellante qui inspire le dernier ouvrage d’Alexandre Jollien (L'Iconoclaste/Seuil, 2015). Est-il nécessaire de rappeler que ce philosophe valaisan, gravement handicapé, a vécu jusqu’à 20 ans dans une institution spécialisée puis s’est fait connaitre par des ouvrage substantiels en rapport avec les formidables défis rencontrés.

 

Dans sa recherche, le chrétien qu’il est et reste s’est tourné vers d’autres spiritualités, en particulier le bouddhisme. A l’été 2013, il part avec femme et enfants pour Séoul, pour y être au contact d’un jésuite canadien et maître zen. « Vivre sans pourquoi » retrace cette expérience.

 

Récit stimulant des réflexions et des allées et venus de l’auteur, à Séoul et dans le pays. Mû par le besoin de se faire des amis, il explore, voyage ; on le voit passer des heures dans des bars, cas échéant mal famés, ou aux bains publics, accompagné par un compagnon coréen Junho, plein d’entrain et de légèreté (sic).

 

Vivre sans pourquoi. « Vivre sans pourquoi, c’est apprendre à exister sans être complètement conditionné par le regard d’autrui. Et s’extraire un peu de la dictature de l’après (…) C’est bannir les ‘j’aurais dû’, les ‘si seulement’, pour mieux épouser le réel». « Dire oui à tout ce qui se présente, accueillir le chaos de ses traumatismes sans intervenir. »

 

La pratique. Son maître le père Bernard lui conseille de pratiquer chaque jour le zen et de fréquenter les Evangiles. « Alors commença la grande aventure, âpre, désertique même. Il s’agissait de raboter, de perdre les repères et cette fausse sécurité, bref de me dégager des soucis sans sauter dans l’insouciance. » «

 

Le fait de se rattacher au christianisme et au bouddhisme ne va pas sans difficultés : « D’un côté, les bouddhistes se plaignent que je ne sois pas assez bouddhiste. De l’autre, certains chrétiens me reprochent sévèrement d’emprunter des chemins de traverse ». Il rappelle l’importance des « nobles vérités » du livre de l’Ecclésiaste : vanité des vanités, tout est vanité ; il ya un temps pour tout, un temps pour rire et un pour pleurer, un temps pour naître et un pour mourir ; il faut jouir sous le soleil, profiter de la joie simple d’exister.

 

 Ecoute, doute – Sommes-nous les maîtres à bord ? « Le doute me protège de la tentation de faire de Dieu une idole. Je ne sais pas qui est Dieu, je sens une présence discrète, c’est tout. La vie va au-delà de ce qu’on en perçoit. Nous ne sommes pas les maîtres à bord. »

 

Jollien ne veut pas d’un Dieu culpabilisant : «  Pourquoi voir en lui une encombrante mauvaise conscience ? Si Dieu existe, je pressens qu’il est notre déculpabilisateur par excellence ». « L’immense malentendu, c’est de rendre la foi austère.»  

 

Corps et esprit. « Il faut prendre soin du corps pour que l’âme s’y plaise. Faire du sport, sentir l’odeur de son enfant, boire, manger ». Et : « Ce périple oriental balaie les possibilités de fuir et m’oblige à conjuguer ce nouveau verbe : prendre soin de soi ».

 

Guérir de l’idée de guérir. « Je commence à comprendre qu’aucun docteur ne peut me guérir (…) La grande santé, c’est de faire avec ses faiblesses, ses maux incurables, les mille et une blessures qui nous rongent. »

 

« Surtout, s’oublier un peu [mais] attention, s’oublier et non se négliger ». « L’ascèse peut se résumer en un paradoxe apaisant : prendre soin de soi tout en faisant peu de cas de sa personne. » « Se réconcilier avec l’imperfection du monde, voilà l’ascèse, la conversion. »

 

Et, à l’adresse des hyperactifs : « Qu’il est dur de résister à la tentation et de ne pas meubler le vide (…) Quel manque de goût d’associer le silence au vide, à l’ennui » ! 

 

NB : Pas besoin d’avoir soi-même foi en une transcendance pour être interpellé par le parcours du « frère en humanité » qu’est Alexandre Jollien.